Entretien avec Pierre Sidon

L’Acte analytique et le lien social à l’ère de l’individu

CPCT : En quoi le CPCT peut-il se définir à partir d’un certain type de lien social ? Qu’est-ce que cela représente pour vous à partir de votre lecture de Lacan ? Et comment entendre ce « sans commune mesure » ? Enfin qu’est-ce qui va distinguer le lien social, au sens analytique, de celui d’usage courant ?

Pierre Sidon : Ce syntagme de « lien social » est venu se substituer, pour Lacan, à l’idée floue de « la société ». Peut-être en effet aurait-il infusé dans la société au point tel que maintenant l’on utilise le terme de lien social dans le langage courant. En tout cas, au moment où Lacan commence à le développer avec les « quatre discours », la notion de sujet va s’estomper et celle d’individu apparaît, par exemple dans : « (…) chaque individu est réellement un prolétaire, c’est-à-dire n’a nul discours de quoi faire lien social, autrement dit semblant1 ». Cette notion de sujet est présente dans les quatre discours, mais à partir du moment où Lacan propose le Discours capitaliste en 1972, cela ouvre la voie de l’individu. Je propose de lire la création des CPCT à partir de la situation de cet individu soumis à la jouissance sans la médiation d’aucun discours. Jacques-Alain Miller crée le CPCT en 2003 à partir des conséquences de l’amendement Accoyer. Il s’agissait dans l’amendement Accoyer de mettre « bon ordre » dans des pratiques qui étaient censées n’être pas d’un bon rapport qualité-prix, inefficaces voire dangereuses. Une mesure présentée comme de salubrité publique afin de protéger des escrocs et des charlatans. Elle émanait d’un député, bon républicain, médecin ORL par ailleurs, dont un membre de la famille aurait été mal traité par un psychothérapeute. Mais il s’est aussi agi, de promouvoir, avec le rapport de l’INSERM, opportunément sorti quelques mois après, des thérapies prétendument validées, mesurées. Nous retrouvons, a contrario, le « sans commune mesure » du titre de la Journée. Suite à cela, il y a eu cette idée, vraisemblablement en rapport avec les sciences sociales, qu’il fallait renverser l’argument. Et proposer quelque chose qui soit abordable, repérable, facile d’accès, mais aussi quelque chose qui soit dans une certaine mesure transparent, à savoir avec une pratique visible, exposée, de laquelle il est possible de rendre compte publiquement.

CPCT : Le CPCT relie ainsi le lien social dans le discours analytique et le lien social dans le discours courant… Cela se rassemble au CPCT ?

Pierre Sidon : Ce pourrait être ça en apparence… Mais il y a aussi le fait que le lien social est lui-même menacé. Le CPCT apparaît dans un moment de l’histoire où le discours du maître a du plomb dans l’aile. La psychanalyse, elle-même, est apparue dans ce moment de faiblesse. On assiste à une évolution dans laquelle le lien social de la psychanalyse est désormais anthropologiquement consubstantiel du lien social contemporain. Mais cela nécessite aussi la permanence de ce « peu » de discours du maître afin d’assurer la pérennité de la psychanalyse. En tout cas c’est dans cet état du discours contemporain, du lien social tout à fait particulier, que l’offre du CPCT apparaît. Nous ne sommes pas les premiers à avoir créé des dispensaires …

CPCT : Comme par exemple en 1920, la création de l’institut psychanalytique de Berlin par Karl Abraham et Max Eitington, dans le sillage des conséquences de la Première guerre mondiale avec sa cohorte de traumatismes et de ruines financières ? S’il avait été pensé dans un premier temps l’établir à Budapet, l’émergence du pouvoir autoritaire avec le général Horthy ne le rendait plus possible…

Pierre Sidon : Oui, cependant la disposition du discours universel par rapport à la psychanalyse n’est plus la même. Aussi, il ne s’agit plus seulement d’apporter une nouveauté, il s’agit de faire avec la réaction, qui est l’envers de son succès, une forme de résistance nouvelle, pas sans rapport avec la mesure. Dans l’émergence des CPCT, on peut lire aussi une opposition à la mesure qui tient officiellement tête au mesurable, au quantifiable, au tout évaluable. Cela ne veut pas dire que notre pratique ne s’évalue pas, mais que nous ne la mesurons pas avec les outils de l’EBM (Evidence Based Medicine) dont les TCC notamment se prévalent.

CPCT : Après avoir travaillé toute l’année sur la question du transfert au CPCT, la journée du CPCT porte sur le lien social, comment articulez-vous la parole sous transfert et le lien social sans commune mesure ?

Pierre Sidon : On peut évoquer à ce propos l’évolution de la doctrine du transfert dans la psychanalyse à partir de cette inversion de perspective(s) qui a été produite par le dernier enseignement de Lacan. Nous pouvons partir de Freud, avec sa réticence, ou plutôt ce qu’il croyait plutôt être sa réticence à l’égard des psychoses. Ce qui n’est pas entièrement vérifié, pour finir puisqu’il a, bien au contraire, pris en charge des sujets psychotiques, diagnostiqués comme tels ou pas : L’Homme aux loups, le cas du patient A.B. aussi notamment, relaté dans un article de David J. Lynnparu en 2007 sur ce patient schizophrène pris en charge pendant 5 ans2. Donc Freud croyait qu’il avait une mauvaise disposition à l’égard des psychoses, c’est ce qu’il a écrit à Istvan Hollos, mais en réalité, ce n’est pas si simple.

Cependantl’application de la technique psychanalytique auxditspsychotiques, a été surtout été travaillée après lui : notamment par Ferenczi, Abraham, Mélanie Klein, puis Lacan. Dans D’une question préliminaire à tout traitement dans la psychose,Lacan termine par cette question restée en suspens quant au maniement du transfert dans de tels cas – ce qu’Éric Laurent a développé à Barcelone.

Avec le dernier Lacan, nous aboutissons à une inversion complète, puisqu’il ne s’agit plus d’appliquer la technique psychanalytique à des sujets pour lesquels elle n’a pas été initialement prévue, mais il s’agit de faire avec ceux pour laquelle elle a été initialement prévue, comme avec les psychotiques, à-partir de Joyce. Bien sûr la place de l’interprétation n’est pas la même dans la névrose et dans les psychoses, mais à l’horizon se trouve cette question de faire émerger le Un et cette dimension du sinthomequi inverse donc complètementla perspective.

Aujourd’hui, la situation générale du lien social fait qu’il y a une analogie entre l’individu contemporain soumis à la jouissance, hors discours, et la psychose où un sujet est objet du fantasme de l’Autre : c’est ainsi que je lis l’introduction du terme d’« individu » par Lacan. Le plus-de-jouir s’abat comme « pluie d’objets », disait Jacques-Alain Miller, sur le sujet. Et le discours contemporain ne fait pas barrage contre la jouissance contrairement aux quatre discours qui inscrivent la jouissance comme inter-dite. Bien plus, il y a impératif de jouissance. Et cette analogie avec la psychose me fait penser qu’il y a une place pour un maniement du transfert similaire. On peut donc considérer l’avènement des CPCT comme une forme de réponse à cette position du sujet comme objectalisé dans le discours contemporain.

Si je poursuis cette analogie, quel est ce maniement du transfert dans les psychoses et quelles sont les institutions contemporaines qui seraient adéquates à ce maniement du transfert ? Dans les psychoses, on n’a pas d’emblée le sujet supposé savoir. On pourrait voir des prémisses de cela dans l’enseignement de Lacan : avec « l’identification sans médiation » de 1946 qui passe en 1953 à « l’arrêt de la dialectique » (la phrase interrompue), et à la fin, le « Un tout seul ». Quant à son maniement, du Un tout seul, Éric Laurent a utilisé une formule absolument frappante à Barcelone, qui est de le « mettre en rapport avec le dialogue ».

Au sujet avec son plus-de-jouir singulier tend à se substituer l’individu avec ses gadgets : il est anomique (Durkheim), parce qu’une offre de jouissance prête à porter est projetée en permanence sur lui, standardisée et avec une promesse de satisfaction enfin totale prophétisée par la science. Elle vient voiler son symptôme singulier. En apparence,fil n’est pas seul, puisqu’il devient comme tout le monde. Et pour cela sa singularité lui est aliénée, ainsi que sa liberté. Mais son lien social, rabattu sur un lien au semblable, est « défait », comme le dit Pierre Naveau à propos du « psychotique » (« L’expérience clinique met en valeur un paradoxe concernant la psychose. Elle montre que le sujet psychotique trouve une place, d’une façon ou d’une autre, dans la société en même temps que pour lui, le lien social est défait.3 »)

Donc si le lien social de la « psychose » peut se réparer, celui de la névrose peut aussi se détériorer sous les assauts de la modernité : c’est « l’individualisme démocratique » (Tocqueville) dont Lacan, en 68, donne raison par l’effet de la science : « C’est au niveau de l’Autre que la science se totalise, c’est-à-dire que par rapport au sujet, elle s’aliène complètement. »4C’est donc aussi problématique pour le névrosé qui se trouve détaché de tout savoir – celui-ci s’étant déplacé vers l’Autre – par la « purification du sujet » (toujours Lacan dans cette séance de juin 68) opérée par la science. Dans les deux cas, le Un du sujet lui est aliéné. Aussi, l’algorithme « le Un et le dialogue » peut-il trouver à s’appliquer dans les deux cas, afin, nous dit encore Lacan ici, de dénicher « un résidu », « au niveau du sujet, (…) quelque chose qui soit justement de l’ordre de la prophétie » : il s’agit de ne pas laisser tout le champ de la prophétie à la science. On voit qu’il s’agit de bien plus qu’un lien entre le discours contemporain et le discours analytique mais de leur intrication désormais indissoluble.

À l’inverse, que se passe-t-il dans les sociétés où il n’y pas d’individualisme démocratique – comme les sociétés traditionnelles, théocratiques ? Qu’est-ce qui se passe quand l’individu ne parle plus en son nom propre mais au nom d’unnous ? Pas un je, mais un nousqui peut être génosou éthnos, dans des proportions variables. Est-ce au nom de la famille ? De la génération ? De Dieu ? Au nom du peuple défini par une théocratie ou par une société soumise à une dictature du savoir ? À ce moment-là, il n’y pas de psychanalyse possible, car il n’y pas de responsabilité individuelle qui puisse se mobiliser. Il n’y a pas de je, juste un sujet du collectif. C’est très différent de la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui où le jeet le noussont fondus, ce qui fait, que dans les deux cas mais pour des raisons différentes, et comme le dit encore Lacan en 68 : « celui qui parle, n’est pas toujours capable de dire je dis ». Le discours analytique prospère dans cette faille entre le discours de la science et le courant réactionnaire qui y puise son alibi. Il est le seul recours pour ceux qui n’ont pas la ressource d’un sinthome : à partir de ce lien social à deux, un pont peut être lancé vers l’Autre à partir d’un point de rebroussement5.

CPCT : Comment opérer pour établir ce lien ?

Pierre Sidon : Le transfert, c’est un déplacement, une substitution. Songeons à tous les termes de Freud qui renvoient au déplacement. La notion de mouvement est fondamentale.

Comment peut s’appliquer cette opération du transfert à l’« individu » ? Éric Laurent explique que dans les derniers séminaires de Lacan, la notion de transfert disparaît quasiment, parce qu’il est envisagé chez Lacan comme sujet supposé savoir. À partir du moment où l’Autre est barré, n’existe plus, qu’il est « rompu », « brisé », à partir de ce moment, la supposition de savoir n’est plus du côté de l’Autre, mais elle est du côté du sujet lui-même. D’où l’équivoque de Lacan : « je suis, il suit ». C’est donc le sujet qui sait, qui lui ne sait pas qu’il sait. Lacan insiste beaucoup sur le risque d’infatuation du sujet supposé savoir. Ce renversement en faveur du sujet implique au contraire de pas de s’y croire. Cette logique poussée à l’extrême produit une désinfatuation complète. La seule chose qu’il sait, c’est qu’il y a du réel, qu’il Y a d’l’Un. À suivre son patient, il va pouvoir ponctuer ou couper. Il y a un débat à ce propos :Éric Laurent a écrit ce texte, Interpréter la psychose au quotidien6,dans lequel à la fin lui-même interroge si cette distinction ponctuer-couper est vraiment valable. Dans tous les cas, il y a un savoir de la structure qui fait que l’écoute flottante du psychanalyste peut mener, sans que le psychanalyste ait pu anticiper quoi que ce soit, ni dans l’interprétation classique, ni dans celle-là, à ce qu’il puisse bondir au moment où quelque chose surgit du réel, ce dont témoignent les cures menées à leur terme par les AE. Là, il y a transfert de l’autisme de la jouissance dans le dialogue. Le lien social qui est produit, celui de la psychanalyse, Lacan dit que c’est le seul lien social à deux. Non pas que cela arrache le sujet à son lien social ordinaire, mais à l’extrême, cela peut-être son seul lien social. Et à la fin, si fin il y a, ce Un tout seul peut finir par être dévoilé, cerné, exposé à la lumière crue en public – est-ce le mythe des vampires qui a inspiré la passe ou le contraire ?

On peut imaginer une dystopie dans laquelle il n’y aurait plus que le lien social de l’analyse. C’est un cauchemar : tous sont devenus des hikikomori, c’est le lien social à un ; mais ils ont tous un dialogue avec un analyste : lien social à deux. C’est le paradigme clinique japonais de ces adolescents qui ne sortent pas de chez eux, de leur chambre pendant des années. C’est une forme clinique que l’on peut pour certains cas rapporter à la schizophrénie, mais pas seulement. Dans le film Tokyo !, le troisième court-métrage, Shaking Tokyo, de Bong Joon-Ho, propose une vision non clinique, non psychiatrique de ce phénomène. Il ne rabat par le hikikomorisur la schizophrénie, mais il illustre avec ce phénomène un certain lien social extrême dans la civilisation, ou plutôt son absence. On peut voir ça se dessiner déjà – avec aussi l’interdiction de la relation sexuelle en prime, aussi figurée dans un film : THX 1138de Georges Lucas (1971) – quoi qu’il n’y aura peut-être même pas besoin de l’interdire si l’on continue de mesurer comme aujourd’hui la baisse de la pratique…

La création du CPCT en 2003 – et des institutions qui ont suivi, aujourd’hui réunies en fédération dans la FIPA (Fédération des Institutions de Psychanalyse Appliquée) – relève donc de cette montée en puissance de la psychanalyse. Cela semble encore une expérience : Jacques-Alain Miller n’a pas souhaité que cela se développe plus : probablement pour éviter que cela ne devienne une institution, et qui, en tant que telle, dépasse son but. Mais j’ai le sentiment qu’elle développe ses effets dans le lien social, non pas en dépit de sa taille modeste, mais précisément du fait de celle-ci…

CPCT :Comment ?

Pierre Sidon :Dans ce contexte de « consommation », disons que nous y sommes des dealers, dealers de parole – d’ailleurs l’« individu », au sens de Lacan, est affine à l’addiction : le Un, qui s’itère, qui s’itère si bien vers Cythère… c’est l’addiction même. Or pour devenir addict, il faut une condition particulière. Ce qui est vrai pour l’héroïne, toute substance d’ailleurs, l’est peut-être aussi pour la parole analytique, certes dans une moindre mesure, mais : il faut que ça aille mal. Cette condition nécessaire, c’est justement un certain degré de rupture du lien social. L’opération CPCT, lorsqu’il est arrivé jadis qu’elle a dépassé le statut d’expérience, elle s’est alors substituée à ce qui manque dans le champ des institutions, et elle est devenue une institution. Donc : rester « expérience », pour ne pas suppléer au lien social comme institution : juste ce qu’il faut pour permettre de goûter à la psychanalyse. Et plus si affinités. Mais alors : ailleurs, ce qui tombe bien car on ne saurait faire une psychanalyse dans une institution, ce pourquoi le CPCT-institution du social serait alors devenu un obstacle à la psychanalyse.

CPCT : Cela rejoint la question de la gratuité : est-elle condition de ce lien social ?

Pierre Sidon: Le texte de Jacques-Alain Miller, Le salut par les déchets7 , m’a éclairé sur ce point : c’est aussi elle, la gratuité, qui, en contrepartie justifie la limitation du nombre des séances. On aurait pu faire le choix d’une participation modique ou facultative comme dans certaines autres institutions psychanalytiques. On a décidé de la gratuité. C’est un arbitraire dans tous les cas mais l’objectif étant d’être accessible, donc le plus accessible, c’est zéro.

Dans ma pratique de psychiatre, j’ai toujours pratiqué avec la gratuité : en institution publique et au cabinet : c’est une marche, un seuil assez bas, qui peut être très utile, voire indispensable, pour faciliter à certains l’entrée dans une pratique de parole. Il faut aussi citer le caractère public, d’allure institutionnelle du CPCT (pas au cabinet, voire pire : au domicile de l’analyste) qui peut rassurer, voire faire garantie pour certains ; ainsi que l’horizon limité des 16 séances qui n’ouvre pas une perspective illimitée potentiellement angoissante.

Par ailleurs, un certain discours sur la victime qui s’est constitué en « victimologie » avait à l’époque contribué à l’attaque conjointe Accoyer-INSERM. J’avais en 2003 écrit un article (« Victimo passe à l’attaque » dans Le Nouvel Âne) pour en rendre compte – je crois qu’ils sont revenus aujourd’hui à une certaine mesure. Mais l’idée du sujet comme victime primitive est bien installée dans l’époque. Et la responsabilisation inhérente à la psychanalyse, apparaît alors comme un terrorisme. Mais, a contrario, dans une acception plus relâchée de sa pratique de parole, elle peut aussi être perçue comme une réparation, en vue de ladite « résilience ». La création des CPCT et, par la suite, des institutions de psychanalyse appliquée participe ainsi d’un discours qui peut paraître ironique : celui d’un droit universel à la psychanalyse. S’il est subversif, il l’est autant à l’égard des institutions, en tant que dérision du dispensaire d’hygiène mental, que de la psychanalyse elle-même, lorsqu’elle se voudrait élitiste. Et c’est, pour le coup, un vrai discours de salubrité publique. Dès lors, le « sans commune mesure » du discours analytique se mesure sans mesure au discours contemporain de la mesure.

Au final, cela correspond assez bien au statut contemporain de la psychanalyse qui, comme l’a précisé Jacques-Alain Miller après Accoyer, s’est longtemps reposée sur le transfert à Lacan. À chacun de nous aujourd’hui de retrousser ses manches pour faire ses preuves, susciter le transfert et traiter efficacement : le CPCT en est un des moyens avec ses traitements rapides et gratuits, et son savoir exposé.

CPCT : Mais comment concevez-vous de concilier l’objectif du lien social avec des sujets qui ne poursuivent pas au-delà les 16 séances !?

Pierre Sidon :Mais c’est pire encore ! Dans l’énonciation de la « règle fondamentale » du CPCT, les 16 séances, c’est un maximum. Je pense en particulier au traitement d’un sujet obsessionnel sur 16 séances : il était très content de l’expérience… Et moi aussi ! Trop. J’étais persuadé qu’il s’engagerait vers une analyse. Et non, pas du tout. J’étais complètement à côté. Est-ce qu’à partir d’un certain moment, pour que le lien avec sa pureté analytique se maintienne, il ne faudrait pas tirer les conséquences d’un acte qui a eu lieu et pourrait conduire à une analyse ? Si ces conséquences se dégradent, cela peut devenir : j’ai droit à 16 séances et je profite de mes 16 séances. C’est une dégradation éthique de la pratique. Le « sans commune mesure » résonne alors avec les mesures à prendre malgré la mesure des 16 séances. Jamais l’éthique de l’acte ne doit se laisser supplanter par une éthique du service social. Ce qui est parfois difficile, car l’idéal de charité – qui est puissant et utile – nous rattrape à chaque moment. Il permet aussi un certain confort, partagé avec le patient. Le reste de désir thérapeutique, quand il existe, participe à l’une des formes de la nécessaire « impureté » du désir du psychanalyste. J’ai pour ma part l’idée, l’idéal, que le CPCT ne soit qu’un commencement avant l’engagement vers une psychanalyse authentique. Mais là, on peut distinguer selon les structures. Pour certains la restauration d’un lien social va si vite qu’ils repartent instantanément d’un meilleur pied : c’est assez, « le sujet est heureux ». Pour d’autres, paradoxalement ceux au lien social moins obéré, ça peut prendre… trente ans. Mon désir est qu’ils poursuivent. Nous retrouvons cette question du transfert au CPCT à partir du lien social. Le CPCT aussi bien, c’est un traitement du lien social.

CPCT : Le CPCT, un traitement du lien social… Pourquoi ?

Pierre Sidon : Pourquoi ? Parce que le transfert est déjà un traitement : si c’est le moyen – et aussi un obstacle d’ailleurs – dans les névroses, il est en cause dans les premiers soulagements d’une cure. Mais c’est aussi souvent le but même, dans certaines psychoses. Et souvent aussi, nous n’arrivons pas aller au-delà de l’établissement d’un transfert. Mais alors c’est déjà beaucoup – et cela peut donner des analyses interminables. Car un sujet qui est branché sur lui-même, grâce à la psychanalyse peut se brancher sur un autre au-moins, et parfois, pas plus. Ce qui constitue un trognon de lien social pour lui. C’est d’ailleurs non seulement un traitement pour lui, mais aussi pour la société. Ce ne sera pas un progrès si c’est seulement pour quelques-uns comme disait Lacan dans la Proposition de 1967 sur le psychanalyste de l’École,mais si c’est pour plus de quelques-uns, alors ça commencera à avoir un effet de masse.

CPCT :Le CPCT viendrait donc à la place de quelque chose de laissé vacant dans le lien social en inscrivant aussi en son sein un lien social de travail, en même temps, qu’à l’extérieur, il est lieu d’adresse pour d’autres institutions ? Il serait donc là comme une interface possible de la rencontre avec le discours analytique selon plusieurs modalités… ?

Pierre Sidon : Oui : un lien social entre praticiens avec un transfert de travail important : cela occupe beaucoup, il y a formation, transmission, et exposition vers le public, et un lien social avec le public, dans l’École et avec les institutions. Les CMP nous envoient les personnes qu’elles ne peuvent pas recevoir, car la liste d’attente est très longue. Cela permet à des personnes qui n’ont pas accès au CMP d’avoir rapidement une consultation. Le CPCT ne s’y substitue pas pour autant. Cela rend service à tout le monde, à partir du moment où nous cela nous intéresse aussi. Se laisser instrumentaliser par l’Autre, n’est-ce pas inhérent à la position de l’analyste ? Ce lien témoigne d’un transfert de la part des autres institutions et des praticiens libéraux qui nous envoient ces patients. Ils savent qu’ils seront bien accueillis. De fait, dans leur pratique, leurs usages, je constate que nous sommes inscrits dans ce réseau d’institutions publiques, ne serait-ce qu’au titre de figurer, comme adresse, dans les fichiers de leurs secrétariats !

Finalement, comme Janus, nous avons deux faces. D’un côté, nous sommes-là pour dire : vous pouvez nous les envoyer, et de l’autre, ce n’est pas le bien commun que nous désirons, nous voulons autre chose : les emmener vers « la différence absolue ». Le CPCT est une école de jonglage avec les discours. Jusqu’au bout, nous avons cette double face, car il y a bien une intersection non vide entre les idéaux d’utilité publique d’une société et ce qu’est la psychanalyse.

CPCT :Et quant aux effets sur la société ?

Pierre Sidon : Dans un état de la civilisation où il y aurait beaucoup plus de sujets seuls, d’individus, cela devient consistant. Cela permet aussi le traitement de certains phénomènes de certitude qui sont dangereux. Qu’un sujet soit arrêté dans sa dialectique pose des problèmes pour le lien social en général. Donc le rôle d’un psychanalyste, praticien de santé mentale ou pas, est déjà de repérer ce phénomène-là et de mesurer – encore – la dangerosité de la chose, à commencer par la dangerosité de la psychanalyse elle-même, à l’égard de ce même patient : la dose de vérité (Nietzsche) qu’un sujet peut supporter. Ne pas rajouter du sens à un phénomène d’arrêt de la dialectique est déjà une mesure de santé mentale et de santé publique : pour le psychanalyste lui-même, pour le patient, pour la société. Et puis mesurer la dangerosité pour la société, en tirer des conséquences. Ce qui tout de même agit sur le lien social.

Mais cela peut aller plus loin que ça : il y a des arrêts dans la dialectique qui font florès dans l’Histoire. Il n’y a d’ailleurs que cela qui constitue l’Histoire comme telle, Lacan évoquant même que : « L’impossibilité éprouvée du discours pulvérulent est le cheval de Troie par où rentre dans la cité du discours le maître qu’y est le psychotique.8 » De là, je lis la nécessité logique de l’intervention publique de l’analyste dans le débat public. Au fond il m’apparaît que le CPCT en a été le premier instant, qui a vu se succéder la série des Forum jusqu’aux derniers en date qui ont vu la psychanalyse prendre pied dans le débat politique contre le Front National lors des dernières élections présidentielles françaises en 2017. Quelle action publique de la psychanalyse face à ces certitudes dangereuses ? Comme dans la cure : souligner, ponctuer, couper et arrêter s’il le faut. Et par tous les moyens… L’action directe n’est pas le moyen auquel je pense, car c’est le rôle politique du transfert de mettre en rapport le Un et le dialogue dans la société aussi : le lien social, c’est le transfert.

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Lacan J., « La Troisième : intervention au VIIe Congrès de l’École freudienne de Paris », Rome le 1er novembre 1974 »,La Cause freudienne – Nouvelle Revue de Psychanalyse, 10/2011, n°79, p.18.

2 Lynn David J., « L’analyse par Freud d’un homme psychotique, A.B., entre 1925 et 1930 », Journal of the American Academy of Psychoanalysis, Filigrane, volume 16, Numéro 1, 2007, p. 110-123. https://www.erudit.org/fr/revues/fili/2007-v16-n1-fili1754/016181ar.pdf

Pierre Naveau P., , Les psychoses et le lien social : le nœud défait, Paris,Anthropos, Economica, 2004. 4, p. 2.

Lacan J., Le Séminaire, séance du 19.6.18, inédit.

« La voie de retour vers l’Autre, expérience faite de sa faille, c’est autrement plus calé. Le cynisme de la jouissance, c’est une bêtise s’il y a arrêt sur le fantasme », nous dit Jacques-Alain Miller dans son Cours du 15 janvier 1986 du Département de Psychanalyse, inédit.

Laurent E., « Interpréter la psychose au quotidien », Mental n°16, octobre 2005, p. 9-16.

Miller J.-A., « Le salut par les déchets », Mental n°24, avril 2010, p.9-15.

Lacan J., « L’Acte psychanalytique, compte rendu du séminaire 1967-68 », (1969), Autres écrits, Paris, Seuil 2001, Paris, p. 379.