Psychanalyste, Président de l’ECF et membre de l’AMP

CPCT-Paris : L’école de la Cause Freudienne, sous l’impulsion de Jacques-Alain Miller, a ouvert le premier CPCT à Paris en 2003, ce fut l’occasion de « constater qu’un branchement même fugace sur le savoir supposé », à savoir l’inconscient, se traduit, en règle générale, par « un rebranchement sur la réalité sociale. »(1)  Aujourd’hui, 16 ans plus tard, la conjoncture sociale est bien différente pour autant cette assertion reste toujours opérante. Qu’en pensez-vous ?

Gil Caroz : Juste! La conjoncture actuelle est très différente car ce que vous appelez la « réalité sociale » inclut aujourd’hui les réseaux sociaux comme fondement d’un nouveau genre de lien. C’est dire que le discours ambiant est transformé : les distances sont abolies, la sphère du privé disparaît, le regard est partout, les voiles de la pudeur sont déchirées. Là où ces réseaux ont constitué un espoir de démocratie et de libération des peuples, lors du printemps arabes par exemple, ils se découvrent aujourd’hui comme porteurs d’un surmoi qui ordonne : Jouis ! Le pouvoir politique tente d’y remédier par une certaine forme de réglementation, et tant mieux. Mais il me semble que la digue légale est loin d’être efficace pour faire barrage à ce tsunami d’obscénités qui défait les liens symboliques pour promouvoir des bains de jouissance collective. Enfin… laissons de côté ce ton de prophétie terrible et disons ceci : la psychanalyse ne croit pas aux contes de fées. L’histoire ne fera pas demi-tour et rien ne sert de le déplorer, mais il est certain que le travail minutieux d’un branchement au un par un sur le sujet supposé savoir, c’est-à-dire sur une parole entendu par un autre dans une rencontre en présence des corps, est un garde de fou discursif contre la solitude profonde à laquelle nous condamne l’absence et l’anonymat de l’autre dans les liens contemporains. Les CPCT sont en position de première ligne dans ce travail de restauration du lien.

CPCT-Paris : Au CPCT les praticiens proposent à l’homme « affranchi », dont parle Lacan, en 1948, dans son texte L’agressivité en psychanalyse, « cette victime émouvante » (2), ce galérien, en prise avec une jouissance débridée, sans limite, un accueil de sa parole telle quelle est. En ce sens le CPCT n’est pas un lieu d’écoute, au sens du bla-bla, mais un lieu où le patient se fait un peu plus responsable de sa parole. Face à « la galère sociale » le CPCT accueille cette victime émouvante, certes, sans pour autant, nous semble-t-il, éluder la question de sa responsabilité subjective. Qu’en diriez-vous ?

Gil Caroz : « Accueillir la victime émouvante sans pour autant éluder la question de sa responsabilité subjective » cela revient à dire que le sujet est arraché à sa position de victime. En effet, c’est ce qui se passe dans la rencontre avec l’analyste et c’est un enjeu majeur. Nous pouvons paraphraser l’indication de Jacques-Alain Miller disant qu’il « n’y pas de contre-indication à la rencontre avec un psychanalyste » en disant qu’il « n’y a pas de contre indication à la rencontre d’un sujet avec le discours de la psychanalyse ». C’est ce que permet le CPCT. Je dirais que la responsabilité est le fondement de cette rencontre, car ce discours confronte le sujet au dire de Lacan proférant que « de notre position de sujet nous sommes toujours responsable ». Cette exigence première de la psychanalyse est si rigoureuse que Lacan l’a qualifiée de « terrorisme ». De ce fait, là, « ça passe ou ça casse ». Quand le sujet n’a pas accès à cette prise de responsabilité, quand ses passages à l’acte évitant la responsabilité sont inarrêtables, la rencontre avec le discours de la psychanalyse se solde par une impossibilité. La prise en charge du sujet relève alors des institutions de soin de santé mentale au sens ordinaire. Cela dit, l’inverse n’est pas vrai, l’impossibilité du sujet à reconnaître sa responsabilité au sens de l’inconscient n’est pas une condition pour être pris en charge par les institutions de soin de santé mentale.

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1. Transcription annotée par Catherine Bonningue de l’intervention de J.-A. Miller lors des Journées Pipol 3 qui se sont déroulées à Paris les 30 juin et 1er juillet 2007 sur le thème « Psychanalyse en prise directe sur le social », cette intervention annonce le thème Pipol 4 sur la désinsertion. À lire sur le site de l’AMP.

2.  Lacan, J., « L’agressivité en psychanalyse » (1948), Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 124.