CPCT-Paris: À travers le thème « Que savent les enfants ? Questions et réponses au CPCT », le CPCT-Paris cherche à cerner ce qu’il en est du rapport spécifique de l’enfant au savoir au-delà de son ignorance souvent supposée par l’adulte. Que vous a enseigné votre pratique auprès d’enfants sur ce point ? 

 Anaëlle Lebovits-Quenehen: Il me semble que ce que savent les enfants ne situe pas « au-delà » de ce qu’ils ignorent, mais qu’au contraire, leur savoir se constitue au point où ils sont ignorants du savoir des adultes justement.  

Je m’explique : on pourrait dire qu’il y a ce qu’ils savent et ce qu’ils ignorent et séparer les domaines du savoir en jeu, mais il me semble plutôt que ce qu’ils savent ils le savent d’autant mieux qu’ils ignorent un certain nombre de choses qui, une fois acquises, rendent leur savoir d’enfant tout à fait inaccessible. 

Songeons par exemple à une des théories sexuelles infantiles que Freud relève, et selon laquelle l’enfant venant du ventre de sa mère y est entré par la bouche et en ressort par le derrière. Un certain nombre d’enfants témoignent de croyances de ce type, de croyances qui sont des théories fautives, certes, si on prend pour référence le savoir académique et universel, mais qui n’organisent pas moins leur vie, le rapport à l’Autre plus ou moins dévorant auquel ils ont affaire, le rapport à l’objet anal aussi bien, etc.  

Je pense ici à une petite fille qui a souffert de constipations assez sérieuses quand sa mère était enceinte. Elle avait alors peur de déféquer autant qu’elle avait peur de l’arrivée du bébé. Elle mettait ainsi en acte, par sa retenue même, son souhait que l’enfant soit retenu où il était. Elle privait aussi ses parents de l’objet précieux qu’ils attendaient d’elle, et ce d’autant plus qu’elle allait entrer à l’école maternelle et que la « propreté » y était exigée. Enfin, bénéfice secondaire de la constipation : elle obtenait l’attention de ses parents qui prenaient d’autant plus soin d’elle qu’elle en souffrait. Bref, son symptôme avait différentes conséquences d’importance, mais s’articulait à ce savoir qui était le sien. La théorie sexuelle qui se révèle ici est parfaitement privée et sa condition de possibilité est l’ignorance de la façon dont le savoir universel rend compte de la procréation.  

À un âge plus ou moins avancé, tous les enfants apprennent comment les choses se passent sur le plan anatomique. Voici alors ces théories sexuelles infantiles refoulées, mais non moins actives pour autant. Le savoir de l’enfant reste présent chez l’adulte et il organise un certain nombre de symptômes plus ou moins consistants. Seulement habituellement l’adulte n’y a plus aucun accès sinon par une analyse. 

C’est l’une des raisons pour lesquelles Lacan écrivait « alphabêtisation » en y intégrant le signifiant « bête », faisant ainsi sourdre la bêtise qu’il y a aussi dans l’acquisition du savoir académique qui est fait pour normaliser le rapport d’un sujet à sa jouissance avec des effets de civilisation indéniables, certes, mais aussi de forclusion du réel de cette même jouissance.

CPCT-Paris: Quelle place accorder aux nouveaux symptômes (« dys…», précocité, addiction aux jeux vidéos, hyperactivité, harcèlement…) dans la pratique actuelle avec les enfants ? 

Anaëlle Lebovits-Quenehen: Il faudrait voir cela dans le détail, mais il me semble que toutes ces appellations ont un point commun : à part peut-être l’addiction, ces nouvelles dénominations impliquent la localisation du dysfonctionnement ailleurs que dans le sujet qui présente ces différents symptômes. 

Ces dénominations font par ailleurs exister une norme par rapport à laquelle il conviendrait d’évaluer le symptôme en jeu et surtout de le rééduquer à coups de séances visant à normaliser l’enfant qui en pâtit. La chose est spécialement sensible avec les symptômes « dys ». Mais la précocité et l’hyperactivité aussi se réfèrent à une norme, comme s’il y avait les enfants normalement actifs, d’une part, et d’autre part, les enfants anormalement inactifs ou hyperactifs. Et comme si les enfants présentant les mêmes symptômes pouvaient tous être traités sur le même mode. Les enfants que j’ai rencontrés et qui étaient épinglés comme hyperactifs étaient souvent relativement calmes, en réalité. Si quelque chose les agitait effectivement en dehors des séances, le seul fait de pouvoir en parler et d’être entendus avait un effet apaisant immédiat. Quant à la « précocité », c’est un fourre-tout. Sous ce label qui plait souvent davantage aux parents que les autres dénominations que vous citez en exemple, on trouve des enfants a-scolaires comme des enfants surdoués. Ces « diagnostics » apaisent en général momentanément tout le monde comme s’ils permettaient enfin d’objectiver le problème rencontré par l’enfant avec la promesse de s’en défaire bientôt. Bref, cette façon de nommer les symptômes est déjà très orientée par la rééducation dont elle fait son telos, son horizon. 

Cela étant, ces signifiants sont à la mode. Nous recevons donc couramment des parents disant : « ma fille est précoce » comme si tout était dit. Ces diagnostics servent alors de tremplin pour qu’une parole émerge et que le discours analytique démarre. Ils sont en ce sens bien sûr à accueillir et à interroger, de façon à ce que la parole plaquée qui nous est livrée avec la profération de ces diagnostics soit l’occasion d’une mutation en parole pleine.  

 

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