CPCT-Paris : La prochaine journée du CPCT-Paris a pour titre : « Le savoir de lenfant. Questions et réponses au CPCT ». Le sous-titre nous indique demblée quil ne sagit pas du savoir des multiples savoirs contemporains sur lenfant, mais du sien qui peut se découvrir dans lexpérience analytique. Comment entendez-vous, Elisabeth Leclerc-Razavet, cette indication : « Aucune maturation, aucun progrès ne définissent linconscient et cest pourquoi dans les cures avec des enfants, les psychanalystes ont à répondre à la hauteur du sujet » Voudriez-vous bien nous l’éclairer cliniquement ?

Elisabeth Leclerc-Razavet : Je partirai de cette citation de Lacan rappelée par Lilia Mahjoub à-propos du savoir de lenfant— savoir inconscient, sentend —, quil nest « pas tout à fait dans le Réel, mais sur le chemin qui nous mène au Réel.» Il ny a quune seule psychanalyse. Lenfant est un sujet à part entière, il en témoigne à qui veut bien lentendre, souvent de façon étonnante.

Il convient de souligner que le symptôme qui conduit les parents à consulter pour leur « rejeton » est bien souvent un symptôme qui les dérange, eux. Celui que lenfant, pris dans le transfert, va livrer à l’analyste est tout autre. Le savoir du sujet en tant quil est adressé à un analyste, devient symptôme analytique, moteur de la cure.

Le hiatus entre demande des parents — éradiquer le symptôme— et celle de lenfant faire entendre sa souffrance — est souvent une difficulté pour le praticien. Il arrive quil soit alors amené à « travailler »avec les parents, car « le chemin qui mène au réel » pour leur enfant soulève chez eux angoisse et défenses.

Parlons de Renaudi, par exemple, qui a eu fort à faire avec ses parents. En effet, dans un travail analytique, il ne suffit pas de produire les signifiants du sujet, encore faut-il toucher à sa jouissance. Cest de celle-ci quil sagit de faire symptôme. Cest là que la réponse de lanalyste est attendue « à la hauteur du sujet ». La conduite de la cure trouve toujours là son orientation.

Renaud a six ans, comme son jumeau, à son premier rendez-vous au CMPP : il narrive pas à apprendre à lire. Il maintiendra ce symptôme pour « obliger »ses parents à le conduire à ses séances, où il me parle de tout autre chose. Sur cette Autre scène, il n’arrête pas de cauchemarder la nuit. Ses cris réveillent ses parents. Je linvite à me dire de quoi sont peuplés ses cauchemars. Désespéré, il maffirme ne rien pouvoir en dire. Le réel est là, tout proche, mais la relation transférentielle ne suffit pas à produire le moindre petit morceau de discours. Cest alors quil me dit quen dormant, il vomit. Le réel insiste férocement. Je lui dis : « La nuit, tu cries au secours ».

La réponse ne se fait pas attendre : à la séance suivante il entre avec son jumeau. Cest une séance jubilatoire, où ils se dessinent bras-dessus, bras-dessous dans le ventre maternel. Renaud me parlera ensuite de son « temps zéro de lescalier de la vie », racontant sa naissance, avant de me livrer : « on était deux et yavait trois bébés ».

Devant ma surprise, il ajoute : « il navait pas assez de force ; il est mort dans le ventre de Maman ». Je souligne que ses parents ne men ont jamais parlé. J’apprendrai par le père lui-même que cest lui qui a « craché le morceau » à un récent repas de famille, au grand dam de la mère qui ne voulait pas en parler.

L’enfant commente : « Ce nest pas drôle de passer tant de temps dans le ventre avec un bébé mort. Je ne veux pas y penser, ça me rend triste. Ce serait mon frère ».

Vomir la nuit en dormant est loin d’être anodin. Qui aurait pensé que cet enfant était dans une grave dépression ? Elle navait pas trouvé de lieu pour se dire.

Ce nest pas le lieu d’évoquer ici la question du deuil, perte non symbolisée au lieu de lAutre maternel, mais pour la première fois le savoir articule le symptôme du sujet au réel. La souffrance-jouissance du sujet est là, dans un rapport à cet objet « Bébé-mort », véritable« Bébéplus-de-jouir »qui ne le quitte pasCette élaboration de savoir, ouverte par une parole du père, a frayé le chemin dun travail dhystorisation puis de séparation.

Si linconscient — inséparable de la présence de l’analyste — c’est« de ne pas se rappeler de ce quon sait »ii, c’est aussi « je le savais déjà »iii.

CPCT-Paris : Dans L’inconscient sort de la bouche des enfants, vous posez une question qui intéresse particulièrement la pratique avec les enfants : « certains dessins peuvent-ils être considérés comme des formations de linconscient ? »iv Vous les reproduisez. Pas tous les dessins, mais quelques-uns, eux, participeraient-ils à ce « en toutes sortes de façons de dire »v évoqué par Lacan ? 

Elisabeth Leclerc-Razavet : Oui, les enfants ont « toutes sortes de façons de dire », c’est pourquoi la pratique avec eux est loin d’être de tout repos. Un signe, un geste, un dos tourné, l’ébauche dun coup de pied, un objet dérobé, un dessin déchiré à la sauvette, requièrent la disponibilité entière et néanmoins discrète de l’analyste.

Les dessins, cest déjà autre chose. Cest un langage élaboré, avec un trait, voire des couleurs. On peut parler de productions qui se détachent du corps. Il y a dailleurs souvent une véritable problématique en fin de séance, lenfant veut garder son dessin, ou le donner à sa maman. Il faut parfois tout un chemin pour quil puisse le céder à l’analyste. Le lieu de lanalyse est alors circonscrit comme lieu de transfert. Sa question est adressée.

Certains dessins — pas tous — peuvent alors être considérés comme formations de linconscient. Dautres les précèdent, comme des petits cailloux qui indiquent le chemin vers une production décisive. Alors, ça ne trompe pas ! Il y a surgissement ou mutation du sujetÀ l’analyste d’en prendre acte. Je pense à Victorvi, ce petit bonhomme de cinq ans, véritable bulldozer sans parole depuis des mois. Le jour où le père accepte enfin de venir me parler, son fils entre à son tour, seul, et me demande d’« aller faire pipi ». Je linvite à me dire ce qui presse comme ça. Il me répond : « J’ai fait pipi au lit ; avant je ne faisais plus et ça recommence ». Il précise : « c’était un cauchemar ». Le réel à-nouveau. Je lui propose de me dessiner son cauchemar. Il prend alors une feuille et se met à dessiner son rapport à l’Autre : un loup énorme qui vient au-dessus de son lit, lui tout petit, et lui pisse dessus. Le trajet du dessin continue. Parfois lenfant gagne sur le loup.

« Il ny a dinconscient que chez l’être parlant », dit Lacan dans TélévisionviiLe père a déverrouillé la voie du discours, consentant à l’angoisse que cela représentait pour lui en tant que père de venir parler. C’est de lAutre que vient au sujet le don inaugural pour avancer ses pas : « Ce signifiant, il le reçoit »viii, dit Lacan. « Le sujet de linconscient, lui, embraye sur le corps »ix. C’est le langage qui décerne un corps et le différencie de lorganisme. Victor est en marche.

La cession celle que Lacan appelle « la livre de chair » — sera au premier plan dans les dessins suivants de ce petit garçon, comme autant de formations de linconscient. Décision du sujet comme réponse du réel.

CPCT-Paris : Juste après cette citation précédente de Lacan est introduit dans largument la question du « motéralisme », avec plus loin cette interrogation qui porte sur « le sujet dès lenfance, quand linconscient ne saurait se confondre avec la pensée que lon qualifie dadulte ? » Comment lentendre ?

Elisabeth Leclerc-Razavet : Lacan utilisera le terme de « motérialisme » « pour situer la prise de linconscient » et « l’enracinement du symptôme », en dautres termes « ce qui cloche pour le sujet »x. J’ajouterais seulement ce dire de Jacques-Alain Miller : « Avec lenfant, nous pouvons presque assister, en réel, à la façon dont le sujet surgit de la masse des signifiants ». Rien à voir avec « la pensée que lon qualifie dadulte »xi. 

 

Cf. Leclerc–Razavet E.,« L’enfant et le savoir inconscient »,L’inconscient sort de la bouche des enfants, Paris, L’Harmattan, 2016, p. 123-156. L’ensemble des citations cités ensuite figure dans ce chapitre.

ii Lacan J., « La méprise du sujet supposé savoir »,Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 333.

iii Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.511.

iv Leclerc–Razavet E., L’inconscient sort de la bouche des enfants,op. cit., p.31.

Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme», Le Bloc-Notes de la psychanalyse », n°5, Librairie Le Parnasse, Genève, 1985, p. 12.

vi Leclerc–Razavet E.,« La liberté ou l’inconscient. »,op. cit., p.19-31.

vii Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 537.

viii Lacan J., Le séminaire, Livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre »,leçon du 17mai1977,inédit.

ix Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 537.

Cf. L’argument de la journée de Lilia Mahjoub.

xi Miller J.-A., « Développement et structure dans la direction de la cure », La petite Girafe, n°30, octobre 2009.