CPCT-Paris : Dans l’argument, on dit que le savoir reçu par l’enfant de la part des proches ou de l’école peut constituer un obstacle pour qu’il sache ce qui ne va pas pour lui. Pouvez-vous nous en dire un peu plus à la lumière de votre pratique avec les enfants ? Plus précisément, qu’est-ce que l’orientation par le discours analytique permet-elle d’articuler pour celui qui s’engage dans la parole avec un analyste ? 

Christine Maugin : Quand les enfants arrivent en consultation, c’est en règle générale, parce qu’un parent ou celui qui a l’autorité parentale sur lui, nous l’amène. La plupart de temps, c’est aussi parce que, dans l’environnement de l’enfant, quelque chose fait souffrance : celui-ci a des troubles du comportement en classe, celui-là est violent envers un membre de sa famille, un copain de classe, ou bien ne parle pas, n’apprend pas « normalement ». L’enfant est entaché de la marque d’une assignation : « en difficulté », « en souffrance », « ne s’adapte pas », etc… Un « ça ne peut plus aller comme ça » surgit.

Avec l’enseignement de Lacan, nous savons que l’enfant est aux prises avec la jouissance parentale. Comme le dit Lacan dans sa « Note sur l’enfant1 », il est soit en place de répondre à ce qu’il y a de symptomatique dans la structure familiale, soit il est pris dans le fantasme maternel.

La psychanalyse n’est pas une éducation. Elle oppose à l’objet qu’est l’enfant, dans une position mortifère, une supposition du vivant du parlêtre, du sujet inscrit dans le langage. La psychanalyse parie sur l’émergence du sujet et offre une respiration possible là où le « trop » de jouissance fait suffoquer.

Même s’il est englué dans le symptôme parental, l’enfant est toujours à appréhender dans sa dimension de sujet à part entière. La rencontre avec un analyste peut permettre à l’enfant de s’extraire de sa position d’assujettissement aux signifiants parentaux, pour articuler ce qu’il en est de son symptôme, en suscitant sa parole comme ouverture à un désir, et en l’introduisant à sa division subjective.

La rectification subjective chez l’enfant le décale de « je pose tel problème à mes parents » à « j’ai tel problème ». La subjectivation de son symptôme, l’attribution subjective de sa propre souffrance – ce n’est plus l’autre mais lui-même qui est responsable : « j’y suis pour quelque chose dans le désordre du monde2 » – est une condition nécessaire à chaque analyse, que ce soit pour l’adulte ou l’enfant qui vient rencontrer un analyste.

Chez l’enfant, il y a un want to be le phallus, un désir d’être le phallus qui manque à la mère. L’enfant est attaché aux premières personnes qui le nourrissent, le protègent, donc à la mère ou à son substitut. Le premier choix d’objet est celui dont on dépend, dont on se croit aimé. C’est de là que l’enfant aura à se déloger : laisser la mère désirer ailleurs que lui3. Déloger l’enfant de la position phallique d’où il se plaint pour subjectiver son positionnement.

CPCT-Paris : L’adulte peut lui aussi ne pas avoir accès au savoir qu’il détenait étant enfant, sa pensée adulte peut même faire obstacle au savoir sur ce qui cloche pour lui. Comment cela s’exprime-t-il dans les cures d’adultes ? 

Christine Maugin : Avec l’enfant comme avec l’adulte, l’analyse fait valoir la différence de chacun, et reconnaît que chacun a répondu de manière singulière au réel qu’il a rencontré, et que cette réponse subjective, son symptôme, vaut, comme un savoir sur sa subjectivité, son réel dont il s’est défendu : ce n’est pas une opposition, ce n’est pas contre quelqu’un et donc ce n’est pas contre ses parents que l’enfant agit, mais il répond, il se défend face à son réel. 

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Lacan, J., « Note sur l’enfant », Autres Écrits, Paris, Seuil, p. 373-374.

Lacan J., « Intervention sur le transfert », Écrits, Paris, Seuil, p. 218-219.

Miller J.-A., « L’Orientation lacanienne. Donc »enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 30 mars 1994, inédit.