CPCT-Paris : Dans l’argument de la prochaine journée du CPCT, il apparaît que la conception que nous avons du savoir de l’enfant donne une certaine orientation au traitement auprès des enfants au CPCT ou, plus largement, à la direction de la cure auprès d’enfants. Voici quelques questions qui nous permettront d’obtenir votre éclairage sur ce point. 

Seriez-vous d’accord pour situer dans les théories sexuelles infantiles de Freud, le point de départ de ce que nous appelons dans notre champ, le « savoir de l’enfant » ? 

Laure Naveau : Si l’on veut bien s’orienter sur l’indication majeure de J.-A. Miller selon laquelle c’est la place du savoir de l’enfant qui est à restituer, ce ne sont donc pas les théories sexuelles infantiles de Freud qui doivent être notre point de départ, mais la place que nous donnons à ce que les enfants savent. La question, telle que Daniel Roy le fait remarquer dans son argument préparatoire à la prochaine journée de l’Institut de l’enfant, concerne « ce que les enfant, filles et garçons, savent de la différence sexuelle, […] ce qu’ils veulent ou ne veulent pas en savoir, […] ce qu’ils peuvent ou ne peuvent pas savoir ». 

C’est une indication clinique qui mérite d’être lue à la lettre. 

Les « théories sexuelles infantiles » de Freud viennent alors comme en second par rapport à ce que les enfants savent. Elles sont des indications géniales et inédites pour l’époque, issues de l’extrême perspicacité clinique de Freud, qu’il nous a données pour nous orienter. Mais elles ne doivent pas nous empêcher de faire usage de notre écoute de psychanalystes, réveillés et ouverts à cette vérité première qui laisse place à la contingence d’un dire. 

CPCT-Paris : Peut-on dire que Jacques Lacan a pointé un rapport spécifique de l’enfant au savoir inconscient ? 

Laure Naveau : Jacques Lacan a surtout, me semble-t-il, en ce qui concerne l’enfant, mis l’accent sur ce qu’il lui est possible, ou impossible, d’élaborer, selon qu’il est – ou pas – pris dans la subjectivité et le fantasme maternel, ou qu’il se situe comme « symptôme du couple parental ». 

Dans le premier cas de figure, la marge de manœuvre est étroite, indique Lacan, car le couple que forme l’enfant avec le fantasme de sa mère laisse peu de place à l’intervention d’un tiers. Sauf extrême pertinence d’une intervention du clinicien, s’il parvient à desserrer ce noeud si serré. 

Dans le second cas, l’intervention du tiers, analyste ou praticien, est plus aisée, car l’enfant est déjà inscrit, non dans une relation duelle, mais dans une triangulation propice à la dialectique, qu’elle soit signifiante ou qu’elle mette en jeu l’objet dans la partie qui se joue. 

Ainsi se desserre le noeud des identifications avec la « jouissance mauvaise », qui se sont constituées pour l’enfant dans son rapport à ses autres parentaux, et dont il était captif. 

CPCT-Paris : En quel sens la conception lacanienne du savoir éloigne t-elle de toute tentation orthopédique ou explicative auprès des enfants ? 

Laure Naveau : La conception lacanienne du savoir est, concernant le psychanalyste, étroitement liée à celle de la vérité, dans son rapport à l’objet petit a. Cela signifie qu’il n’y a en fait aucune tentation orthopédique ou explicative qui vaille auprès des enfants, à moins d’utiliser la manière forte (cf. le collectif « Pas de zéro de conduite pour les enfants de moins de trois ans »). 

Celles-ci ne révèlent alors que leur impuissance, en même temps que leur stupidité, au regard de ce avec quoi l’enfant est réellement aux prises, et qui touche, comme pour l’adolescent et l’adulte qu’il va devenir, à sa jouissance. 

Savoir vain qui se dérobe, donc, que celui de qui se prend pour un éducateur. 

Il faut donc abandonner la voie de la contrainte et de la coercition, pour laisser place, pour ce sujet et pour lui seul, à l’élaboration d’une parole vraie et d’un savoir, qui finissent par dire, ou en tout cas, par « mi-dire », ce qu’il en est de ce réel. 

CPCT-Paris : Chercher, derrière les symptômes actuels de « dys » (le TDAH par exemple), un savoir inconscient et, du même coup, y faire le pari d’un sujet, semble aller à l’encontre des approches rééducatives (cognitivo-comportementales) qui pullulent. Que pouvez-vous nous dire la-dessus ? 

Laure Naveau : Comme conséquence de ce que je viens d’énoncer, on peut avancer que, derrière tous ces symptômes de « dys », se cache en effet un savoir inconscient. 

Le chemin reste à faire pour que la jouissance en jeu passe à la comptabilité, qu’elle cesse d’être irréductible au savoir et, par conséquent, de faire symptôme. 

Un message est à déchiffrer.

Nos outils lacaniens que sont le repérage de l’objet et l’appréhension subtile du nouage, ainsi que du défaut existant au coeur de ce nouage, sont les artisans de ce savoir-y-faire. 

CPCT-Paris : Pouvez-vous éclairer la formule de Jacques Lacan selon laquelle le savoir n’est « pas tout à fait dans le Réel, mais sur le chemin qui nous mène au Réel ». 

Laure Naveau : Sur le chemin du réel donc – cela concerne ce qui se passe au niveau du nœud, et au niveau de ce qui, dans ce nouage, peut avoir « raté ». 

Lacan a ajouté à ce ratage du nœud ce qu’il a appelé « un raboutage », raboutage de l’égo par l’écriture, en ce qui concerne Joyce par exemple. 

Il pourrait alors s’agir essentiellement de cela, de ces minces, mais cruciales, opérations de l’analyste lacanien, lorsqu’il se prête, voire lorsqu’il paye de sa personne, pour que ces dits « raboutages » du nœud puissent avoir lieu : desserrer, ici, une identification ravageante, resserrer, par là, un lien qui ne tient pas, ou s’est défait ; s’interposer, avec son corps s’il le faut, entre les différents protagonistes aux prises avec un collage mortel, etc. 

C’est par ces menues incidences de l’opération analytique sur le réel en jeu, que chance peut être donnée à ce que se refasse un nœud défait. 

« Le savoir en quoi consiste l’inconscient, disait Lacan en 1974, c’est un savoir à quoi nous avons affaire. Et c’est en ce sens qu’on peut le dire “dans le réel”. […] Cette écriture, c’est celle que vous m’avez vu manier plus ou moins adroitement au tableau sous la forme du nœud borroméen […]. Comment [ce savoir] se présente, pas tout à fait dans le réel, mais sur le chemin qui nous mène au réel… »

Du réel de l’Un, du corps, au réel de l’Autre, du signifiant, il se peut que ce soit cela l’un des enjeux du savoir de l’enfant que nous avons à faire advenir. Et ainsi, de cette absolue, et trop coûteuse, nécessité, savoir faire hasard.