Psychanalyste à Madrid et à San Sebastián, Vilma Coccoz est AME et membre de l’ELP et de l’ECF. Elle enseigne à l’Institut du Champ Freudien et est co-responsable du réseaux psychanalytique de la Section clinique de Madrid.

CPCT Paris : Vilma Coccoz, vous êtes psychanalyste à Madrid et à San Sebastián, AME, et membre de l’ELP. Vous êtes co-responsable du réseaux psychanalytique de la Section Clinique de Madrid et enseignez à l’Institut du Champ Freudien. La journée du CPCT Paris porte sur le savoir de l’enfant : « Que savent les enfants ? Questions et réponses au CPCT ». Que vous inspire ce thème ?

Vilma Coccoz : Comme Jacques-Alain Miller l’a précisé, en psychanalyse l’enfant est envisagé comme « un être de savoir et pas seulement comme un être de jouissance ». Dans la perspective de Lacan, cette discrimination fait la spécificité du discours analytique qui, lui, révèle la faille, le chiasme, le déchirement, la disjonction structurale entre le savoir et le pouvoir que les autres discours sont voués à ignorer, à voiler, à boucher, ce qui est le cas de celui de la pédagogie. Freud disait déjà : « l’éducateur doit avoir une formation analytique car, dans le cas contraire, l’objet de ses efforts, l’enfant, restera une énigme inaccessible ». 

CPCT Paris : Que pouvez-vous nous dire de la façon dont se constitue le savoir pendant l’enfance ?  

Vilma Coccoz : C’est à partir de son invention, un dispositif de parole permettant de déchiffrer des symptômes névrotiques, que Freud a nécessairement envisagé la singularité du savoir dans l’enfance. Ces symptômes, dans leur structure, révélaient une matrice infantile, qu’il a trouvée également dans sa propre expérience d’analysant, comme il nous l’enseigne dans la lettre n°70 adressée à Fliess. Il y déplie le chiffre de sa névrose – sa version œdipienne – qui associe la « paternité » de celle-ci à « une vieille femme laide mais sage », à savoir la nourrice qui s’est occupée de lui durant son enfance.

Alors qu’il reçoit comme analyste et qu’il a annoncé au monde sa découverte des traces inconscientes de la sexualité infantile, voici ce qu’il affirme : « Ce ne sont pas des intérêts théoriques mais des intérêts pratiques qui mettent en branle l’activité de recherche chez l’enfant ». Cette précision indique que chez les enfants ce n’est pas l’émergence d’une pensée « théorique » ou contemplative sur les objets du monde qui les éperonne, les pique, mais bien la menace qui pèse sur leurs « conditions d’existence ». C’est l’occasion du réveil de l’énigme du sphinx que nous pouvons traduire par la question : de quel désir suis-je né ? Ou encore par celles qui suivent :  Un autre peut-il prendre ma place ? Peut-il me perdre ?

En dépit du fait que les êtres parlants sont nés d’un malentendu, comme l’énonce Lacan, cela participe de notre expérience de l’enfance de nous prouver que, malgré l’opacité, nous sommes le résultat d’un « désir non anonyme ». La clinique des adoptions et de la procréation assistée ne saurait le démontrer plus clairement. 

Quand Lacan se réfère à l’enfance comme expérience, c’est parce dès les premières années de vie et dans la recherche d’une réponse à l’énigme qui ébranle sa pensée, le sujet y « met le corps ». C’est ce que démontre la construction des théories sexuelles infantiles. Elles résistent à toute « illustration objective », à tout savoir « scientifique » susceptible de les démentir. Et si le sujet y adhère avec ténacité, c’est parce qu’elles apportent une satisfaction réelle, libidinale. 

En outre, Freud précise que les recherches sexuelles de ces premières années infantiles « sont toujours solitaires; elles représentent un premier pas vers l’orientation autonome dans le monde ». La rencontre inévitable avec ce qu’il appelle « l’échec typique de l’enquête sexuelle infantile » n’est donc pas imputable à son intelligence, mais à ce que Lacan appelle un « évanouissement » structurel du savoir. L’avenir intellectuel du garçon ou de la fille dépendra aussi de l’impact et de la réaction ultérieure à cette rencontre.

« Je sais que je pense n’est rien d’autre que le trop d’accent mis sur le Je sais pour oublier le Je ne sais pas qui est sa réelle origine », le « point-origine » d’un savoir défaillant qui cause l’inconscient. C’est ainsi que Lacan explique l’adhésion à un tel énoncé : « je sais que je pense ».  

Dans son texte Un souvenir infantile de Léonard de Vinci, Freud distingue trois issues à la rencontre traumatique avec le Je ne sais pas : l’inhibition, l’érotisation caractéristique de la pensée compulsive et la sublimation. Quoi qu’il en soit, l’abandon du vaincu face à cette première grande bataille de la vie, laissera des traces pour les années à venir. Et pour le dire avec les mots de Freud : succomber est facile, mais rien n’enseigne. En revanche, la lutte pour aller de l’avant après avoir été confronté à la faille du savoir qui permet de loger le désir, entendu comme la métonymie du manque-à-être, ouvre la dimension du symbolique comme l’habitat offre un abri à l’existence. 

Dans son Séminaire D’un Autre à l’autre, Lacan l’écrit « désir (de savoir) ». La parenthèse montre que l’on peut se passer de sa caractérisation, car il s’agit du désir tout court, du désir logé et transmis en tant que manque dans l’articulation des signifiants. Articulation, telle est la définition du savoir. Ce qui est fondamental, c’est la coupure à l’endroit où se forme la matrice de la répétition, ancre de la division subjective. De cela dépend la manière dont un être pourra se compter dans une série et dans le même mouvement se décompter comme un être de parole. L’exemple, « J’ai trois frères, Paul, Ernest et moi », illustre bien l’insertion du sujet dans la série. Dans cette affirmation, il ne s’agit pas d’une erreur cognitive, mais de la difficulté de se positionner comme sujet de l’énonciation, c’est à dire l’inclusion de sa place comme manquante « dans le spectacle du monde » qui de ce point de vue peut se nommer l’Un-en-moins.

CPCT Paris : Le symptôme de l’enfant répond, selon Lacan, à ce qu’il y a de symptomatique dans la structure familiale. Qu’est-ce que vous pouvez nous dire à propos de l’articulation entre le symptôme de l’enfant et le savoir ?

Vilma Coccoz : « Le cas de la phobie des poules » d’Hélène Deutsch, commenté par Lacan dans le Séminaire XVI, illustre de façon exemplaire cette dimension du symptôme et son articulation au savoir. Dans un premier temps, dans le cadre de la relation privilégiée avec le désir de l’Autre et aspirant à donner à la mère l’objet qui pour elle revêt un intérêt particulier, Lacan traduit ainsi le comportement de l’enfant : « – Puisque les œufs, ça t’intéresse, il faudrait que je t’en ponde. » 

C’est dans un deuxième temps que la phobie s’est déclenchée. Lorsqu’un frère aîné, sachant ce qui se passait dans la basse-cour, le saisit un jour par derrière en lui disant : « Moi, je suis le coq, et toi, tu es la poule. » Il s’est alors défendu, insurgé avec la plus grande vivacité et a déclaré : « I won’t be the hen ! » Lacan met en évidence l’homophonie avec le n de l’Un : il ne veut pas être hen. Il ne veut pas être l’Un qui complète l’Autre.

S’il était auparavant à l’aise en se représentant lui-même comme « une poule de luxe » pour sa mère, l’intrusion brutale et abusive de son frère a provoqué le passage de son savoir à une relation de pouvoir, et ceci dans un corps à corps que l’enfant rejette. La fonction imaginaire de sa « théorie anale » échoue ainsi définitivement devant l’obligation d’occuper une place dans l’ensemble des poules, en tant qu’objet de jouissance du frère, c’est-à-dire dépouillé de son propre désir. 

Le symptôme transforme l’angoisse provoquée par cette invasion – l’angoisse n’est pas sans objet – et la poule acquiert une fonction signifiante qui révèle dans la structure de la phobie la disjonction entre savoir et pouvoir – ce qui est le propre de l’inconscient et la clé de la position du sujet face à la castration. Le sujet s’orientera selon l’accent que prendra le signifiant phallique – comme symbole du pouvoir ou du désir – vers l’obsession ou l’hystérie. 

Une fois constitué le cadre de l’objet qui manque à la place de l’Autre et le décomplète, la matrice subjective peut s’ordonner de la perte de l’objet inscrit dans l’Autre – en-forme de a  dont la logique donne lieu à la répétition, c’est-à-dire à l’empreinte répétée d’un chiffre de jouissance qui gouverne secrètement l’itinéraire du sujet dans son parcours vital. 

Cette solution singulière sera testée lors de la « métamorphose de la puberté » en tant qu’effet de la désintrication de la pulsion et de ses tentations délétères, lorsque le sujet est appelé à « se déclarer » sexué, c’est-à-dire à se forger une nouvelle insertion de sa place dans le discours où loger son corps transformé.

En l’absence du savoir qui pèse sur la sexualité, les difficultés inhérentes aux reconfigurations de la jouissance telles qu’elles se présentent dans l’actualité s’ajoutent encore à celles qui, en raison d’un excès ou d’un défaut, affectent la manière dont les jeunes font face à la rencontre avec un autre corps lorsqu’ils ont un nouveau rendez-vous avec le réel. 

Les adolescents sont le résultat de la réponse singulière à ce carrefour de la puberté que Freud a comparé à un tunnel foré au même moment dans les deux sens : d’un côté par l’autorité des adultes et de l’autre par leurs pensées – insuffisantes – sur le corps.

Gardien de la béance entre savoir et pouvoir, le discours analytique offre la possibilité à l’être parlant de distinguer et d’ajuster les différents registres de son expérience singulière. Ainsi, le savoir des enfants a retrouvé sa dignité, obscurcie par l’unification de ses théories ou de ses fictions avec une pensée primitive ou insuffisamment rationnelle.

Grâce à l’expérience analytique, le savoir des enfants reçoit le respect mérité de son originalité, et ceci dans les deux sens du terme : en effet, elle valorise les traces du début qui sont toujours uniques à un être parlant et les accueille comme les signes de sa distinction subjective, issus de nos plus humbles besoins : Not des lebens.