Que savent les enfants ?

Les enfants savent très bien que le signifiant est bête quand ils passent des heures à rire rien qu’à prononcer des mots qui n’ont ni queue ni tête. Les parents balayent ça : des bêtises ! Lacan n’a pas écarté la bêtise. Il a introduit ce dire-tout-et-n’importe-quoi dans le discours analytique, il a même écrit qu’il s’agissait d’une « dimension en exercice du signifiant ». L’analysant aussi sait que les jeux bêtes de son enfance n’étaient pas bêtes du tout, qu’ils finissaient par se concentrer sur des parties du corps trouvées grotesques – allusion au sens sexuel. Les parents, eux, finissent par s’énerver, interdire, ou pas, passer à côté de l’enjeu comme l’a montré le père de Hans. Hans savait quand le jeu avait changé de registre, c’est qu’il avait attrapé la bêtise. Les sensations éprouvées dans son corps pointaient un réel qui nécessitait des éclaircissements. Il ne pouvait pas savoir, par contre, que les parties du corps une fois nommées sont jouies par le signifiant lequel se joue du corps en faisant événement. Cet exercice connectant signifiant et jouissance, l’enfant se forge un savoir intime qui autorise à dire que les enfants savent à leur façon que le langage est une source de plaisir du fait que le sujet du signifiant a un corps.

« Il n’y a pas besoin de savoir qu’on sait pour jouir d’un savoir » 1

Un tout petit, dès l’arrivée dans notre monde de langage, montre une étrange « sensibilité » à ce qui se dit de lui autour de lui, comme s’il n’aspirait qu’à arriver à pouvoir « dire quelque chose ». « Ce dire », n’est-ce pas ce qui fait dire à une mère : « mais il me comprend, regardez, il parle.. » ? Une mère le croit, le désire, en trouve la preuve dans ce qui lui répond dans le corps de l’enfant. Cette réponse se cristallise sous la forme d’un dire du symptôme auquel elle donne un sens et la fait continuer à lui parler. L’enfant est parlé, il est aussi parlant, corps parlant. Cette épreuve de la sensibilité d’un petit corps résonne précocement comme dire à interpréter. En connectant le signifiant et le corps, le symptôme se démontre être une jouissance. Il fait place à la pulsion freudienne qui est jouissance du corps. Lacan a démontré que la pulsion n’est pas un savoir, seulement un montage au service de la jouissance. Cette jouissance résonne comme un dire, « en écho » à la façon dont la parole d’une mère, d’un père s’adresse à lui, à la façon dont les orifices de son corps entrent en résonance avec leur parole désirante par le biais de la voix et du regard. Un enfant n’apprend pas à parler, il résonne à la parole parentale, véhicule du désir. Le désir modèle le sujet dans son rapport au signifiant et le divise selon que l’enfant a été désiré, ou pas. Façon de dire pour Lacan que c’est dans le mot – motérialismeque réside « la prise de l’inconscient ».

Lors d’une discussion clinique, a été évoquée la scène extraordinaire d’un bébé de huit ou neuf mois se déplaçant à quatre pattes sur un tapis parmi quelques objets, et jouant à regarder ce qui s’y passait. L’intervenant parlait avec la mère quand il a vu l’enfant se hisser, buvant de tous ses yeux et de toutes ses oreilles le récit de sa naissance. Cette naissance avait été un cauchemar pour cette femme. Le corps de l’enfant était concerné, alors qu’il paraissait plutôt attendre que quelque chose se passe pour lui pendant que ce praticien parlait avec sa mère. À l’instant même où cette femme avait commencé le récit de sa venue au monde, s’imprégnant de ce qu’il entendait, il s’était suspendu à la voix, à la sonorité des mots qui le traversait, au regard qui l’enveloppait. Sa mère manifestait publiquement son désir à son enfant. Surmontant ses traumas, sa parole désirante libérée introduisait le sujet dans sa division, affectant son rapport à son corps pulsionnel, y faisait trou. Au cauchemar de ses non-dits avait répondu le silence symptomatique de son enfant. La prise de l’inconscient, en faisant la preuve qu’il était un parlêtre – soit un sujet divisé plus un corps vivant –, a montré que le sujet aspire à laisser les mots se nouer à son corps, il en reçoit la marque de sa division qui inscrit dans son corps l’expérience de jouissance qu’elle incarne. C’est la marque qu’on peut jouir d’un savoir sans savoir qu’on sait.

« Il n’y a pas besoin de savoir ce que l’on fait pour le faire en le sachant très bien, c’est ce que veut dire l’inconscient » 2

Freud a fait l’hypothèse que l’auto-érotisme du petit enfant est primaire, ce qui implique que l’enfant dès la naissance est sous la domination du principe de plaisir. Lacan n’agrée pas à cette théorie du développement qui ne tient pas compte du rapport du sujet à son propre corps. La pulsion produit une satisfaction, pas un savoir, encore moins un sujet. Sur ce point, il n’a pas cessé de dénoncer l’ambiguïté de Freud, et d’affirmer que le signifiant est le seul corrélat du sujet dans sa fonction symbolisante et mortifiante, comme dans sa fonction cause de jouissance. En 1956, il avait déjà souligné qu’à cette étape courte de l’autoérotisme primordial, la mère n’est pas un objet primitif de plaisir pour son enfant, mais une réalité langagière, désirante, et pas la seule. En 1973, il réitérait toujours son opposition à la négation du monde extérieur pour le bébé qui ne regarde que ça, et que ça l’excite, re-précisant que la causalité signifiante de la jouissance, par l’intermédiaire de lalangue, est le corrélat de la réalité sexuelle qui se marque sur le corps.

Le cas de Hans présente une illustration de ce que cet enfant se guide sur ses satisfactions pour tenter d’acquérir un savoir inaccessible sur le sexuel dont il ne sait rien, mais qui le pré-occupe. Comme on sait, face à l’énigme de son sexe et de son existence, il met le monde à sa dimension. « Laissé en plan » par son père, n’ayant pas obtenu de celui-ci, « au bon moment », le savoir « pour grandir » qui aurait nourri symboliquement « son désir de grandir », il concentre son intérêt sur son organe. Il aura « un grand fait-pipi », mais sous la forme imaginaire d’un fantasme qui le fait recourir à un plombier.

Son intérêt est vif pour son organe qu’il appelle fait-pipi. Avec cet élément de langage, il structure son monde à l’image de sa réalité : il y a ceux qui en ont un, ceux qui n’en ont pas. Son intérêt visuel plus pulsionnel que théorique, est vite accompagné de sensations agréables entretenues par des attouchements suivis d’activité masturbatoire. Lorsque ce qui se passe dans son pénis réel fait symptôme, il rejette la jouissance intolérable sur son environnement, la phobie se déclare.

Freud a insisté sur le caractère autoérotique de la vie sexuelle de Hans, précisant qu’elle n’est pas allée jusqu’à l’amour d’objet. Lacan dans la Conférence de Genève interprète ce point : ça n’est pas une question d’autoérotisme, ni de développement, ça a affaire avec le motérialisme. Ce terme est destiné à frapper les esprits, à faire entendre que les mots laissent des traces dans l’inconscient d’où résultent affects et symptômes en se nouant au corps.

L’exemple le plus connu est l’emploi équivoque que fait Hans du mot loumf – entre lumpf et strumf en allemand – à forte connotation sexuelle, lié au départ à un refus d’aller sur le pot. Il se retenait pour jouer, trépignait de rage selon son père, tapait du pied. Le loumf se corrèle à un « charivari », soit un bruit, une sonorité, une couleur, un cheval, un enfant, etc…Freud relève le symbolisme du loumf, source de plaisir tirée du langage, dont Hans a fait un jeu jusqu’à en faire une théorie excrémentielle de la naissance. Freud paradoxalement s’est réjoui que ce père ne se soit pas intéressé à ce « complexe du loumf », tout en regrettant qu’il n’ait pas su apporter « au bon moment » l’éclaircissement nécessaire à Hans qui eut pu mettre un terme à cette jouissance, au lieu de la fixer à une série d’équivalences de sens joui.

En conséquence, on peut dire que la résonance d’un dire dans le corps qui fait du signifiant la cause de la jouissance, vient à la place du non accès de l’enfant au savoir sexuel – l’enfant ne fera que des théories dites infantiles. Ce qui implique pour le praticien de repérer la sensibilité du corps au signifiant quand il parle de l’enfant devant lui avec ses parents ; de cerner le détail d’une satisfaction qui se répète métonymiquement ou qui se fixe dans une théorie ou un fantasme ; d’isoler un sens joui et pratiquer la coupure en acte au bon moment. C’est pourquoi Jacques-Alain Miller engage le praticien qui s’oriente des travaux de l’Institut de l’enfant à avoir du « respect » pour ce savoir « su ou insu » de l’enfant qui est celui « d’un sujet de plein exercice » – « qui n’est pas un sujet à venir », qui est un sujet d’emblée divisé par le signifiant pour avoir été « parlé », « désiré », donc « imprégné par le langage ». Il n’y a donc de la jouissance à savoir que la bêtise.

1 Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », Le Bloc-Notes de la psychanalyse, n°5, Librairie Le Parnasse, Genève, 1985.

2 Lacan J., Ibid.