28 SEPTEMBRE 2019

Lilia Mahjoub

Que savent les enfants ? C’est une question qui va présider aux débats de cette Journée et le CPCT va tenter de donner quelques réponses.

Le savoir que nous allons interroger n’est pas en effet abordable d’emblée par une réponse qui relèverait d’un savoir établi par les adultes et, en l’occurrence, par les intervenants de cette Journée qui ont travaillé avec des enfants au CPCT de Paris ainsi que dans d’autres centres proches ou similaires.  

Les praticiens formés à la psychanalyse ne se considèrent point, de ce fait, comme des experts. Ils appréhendent le savoir constitué, exposé, consigné sur ce qu’on pense savoir sur les enfants avec circonspection. Car ce n’est pas ce savoir qui est en question dans leur action. C’est un savoir d’un autre ordre, qui n’est pas mesurable, évaluable, et non plus universalisable.

C’est un savoir qui relève du singulier, du cas par cas, et qui nous oblige entre chaque cas à faire table rase, à ne tolérer aucune assimilation entre un cas et un autre, même si leur clinique peut renvoyer aux mêmes notions et concepts qui sont, eux, répertoriés dans notre discipline. Ceux-ci ne restent d’ailleurs opérants et vivaces qu’à la condition de s’en servir sans les plaquer sur la clinique du cas, tel un savoir qui ferait autorité puisque déposé dans les manuels ou les écrits psychanalytiques.

C’est à ce travail que sont rompus les consultants et praticiens du CPCT-Paris, soit à ne pas vouloir absolument que les petites chevilles rentrent dans les petits trous. C’est-à-dire à ne pas forcer le réel quand en effet les petites chevilles ne rentrent pas dans les petits trous, car quand cela se produit, cela indique qu’il y a un réel en jeu et que celui-ci ne peut se saisir avec ce que l’on sait déjà.

La place que prend un praticien au CPCT ne va pas de soi et ne s’apprend pas. C’est un long trajet qui peut conduire ceux qui choisissent cette pratique qu’est la psychanalyse à se délester du savoir qu’ils ont appris, et qui fait écran à leur écoute et à leur action. Le savoir en question dans la psychanalyse est d’un autre ordre que celui qu’on inculque à la maison, à l’école ou à l’université.

Que savent donc les enfants, en dehors de ce savoir appris, et dans certains cas subi voire refusé ?

Bien sûr, ce savoir établi n’est pas comme tel à refuser par celui qui l’écoute, ce serait une position non éthique. Ce savoir ne disparaîtra pas, car ce que nous avons appris continuera à nous servir mais sans faire rempart au savoir dit inconscient, un savoir qu’on ne saurait attribuer à un tousmais au un par un, non pas à un individu mais à un sujet, ce qui en psychanalyse ne saurait se confondre. Je ne développerai pas plus ce point, car je pense que les cas qui seront débattus aujourd’hui feront toucher du doigt ce dont il s’agit quand on parle de sujet.

Le savoir inconscient, c’est ainsi que nous le désignons en tant qu’il est celui du sujet, ne vise aucune performance, aucun progrès, aucun prestige, aucune compétitivité, aucun label, et c’est pourquoi il se manifeste le plus souvent par la petite porte, qui peut être d’ailleurs fermée, et qui ne s’entrouvre qu’avec prudence. L’ouverture des vannes de l’inconscient, ça n’existe pas et ce serait une imposture que de le croire, autrement dit de la poudre aux yeux.

Le psychanalyste se garde de comprendre trop vite ce qu’il entend et partant – même s’il lui est prêté un savoir – de savoir à la place de son patient.

Sa position ne saurait être ni une posture, socratique par exemple en procédant d’un ne savoir rien, ni une croyance, il n’y a pas de Dieu de la psychanalyse. Si le psychanalyste a à savoir quelque chose, c’est pour avoir été mené aux confins du savoir inconscient par sa propre analyse et cela ni ne s’improvise, ni ne se court-circuite. Et ainsi il pourra se garder de mêler son cas à celui de ses patients, de trouver que telle petite fille ou tel petit garçon lui rappelle quelque chose le concernant et d’en être dès lors troublé dans son écoute.

Nous posons donc que le savoir inconscient est quelque chose qui ne se sait pas, et, après Descartes, il aura fallu la psychanalyse pour que la question du savoir se renouvelle.

L’on ne saurait ainsi parler d’un savoir propre aux enfants, un savoir infantile et pourquoi pas innocent. On voit dans quelles arcanes ou impasses cette supposée innocence pourrait nous conduire.

Quand Lacan parle d’innocence, à propos de l’enfant, cela concerne le tout-petit enfant dans sa prise innocente dans le langage, alors qu’il n’en a pas encore l’usage. C’est-à-dire qu’il est d’emblée pris, sans le savoir, dans le langage qui bruisse autour de lui, qui fait qu’on parle de lui, qu’on lui adresse des mots, qui le bercent ou le percutent, l’atteignent diversement et qu’il perçoit plus ou moins. Et ce n’est pas parce qu’il ne les comprend pas qu’ils n’en ont pas moins d’importance quant à leur sonorité et à leur impact.

Balayons donc cette idée de l’enfance innocente, véhiculée par une morale éducative bien-pensante voire ignorante et qui pose qu’elle doit être traitée comme telle. L’on voit comment l’idée de la cire vierge sur laquelle on pourrait imprimer des savoirs est ici présente. Mais des savoirs venant d’où et de qui ? De ceux qui savent bien sûr et en l’occurrence les pédagogues de tout poil. Voilà bien une tentation à laquelle nous ne devons pas succomber et notamment quand on touche à la question d’où viennent les enfants, question d’autant plus brûlante aujourd’hui que la loi sur la PMA vient de voir le jour.

En Freud répondait par une lettre à un médecin qui lui demandait de se prononcer sur les explications sexuelles données aux enfants. C’était à une époque où il avait du mal à faire passer sa découverte sur la sexualité et notamment sur les pulsions sexuelles. La soi-disant pureté de l’enfance laissait penser que la pulsion sexuelle était absente et « qu’elle ne surviendrait qu’à la puberté, avec la maturité des organes sexuels ». Freud posait déjà que la pulsion sexuelle (donc la sexualité) n’a rien à voir avec la génitalité et qu’il y a des pulsions sexuelles qui ne concernent pas en premier lieu les organes génitaux. Imposer cette vue au cénacle des sachants du début du siècle dernier, n’était en effet pas une mince affaire. Remarquez qu’aujourd’hui les choses ne sont pas forcément mieux reçues quand on voit le degré de débilité qui gangrène toutes sortes d’émission dans les médias ou des écrits de spécialistes de l’enfance.

C’est pourtant avec cette question, « D’où viennent les enfants ? », Freud le souligne, que la confiance que l’enfant a en ses parents se trouve ébranlée et qu’il découvre qu’il y une faille dans leur savoir tant ils lui répondent soit à côté, avec un savoir tout fait qui ne tient pas compte du point où l’enfant en est dans ses investigations et dans ses constructions fantasmatiques, soit de façon bêtifiante. Comme l’écrit Freud : « Il commence à se méfier des adultes et à garder pour lui ses intérêts les plus intimes. »

Quand on reçoit un enfant avec ses parents, il ne faut donc pas s’attendre à ce que lui, l’enfant, vous fasse tout de suite confiance. De plus, à sa confiance s’ajoute celle que vous accordent ou non les parents eux-mêmes, ce qui s’avère une antichambre supplémentaire à la difficulté.

Comment l’enfant accepterait-il de se confier à un analyste alors même qu’il est en pleine faillite de confiance, c’est-à-dire confronté à la faille du savoir de ses parents et par extension aux adultes auxquels il a affaire ?

Toujours en liaison avec le savoir, outre cette perte de confiance, l’enfant s’avère aussi déçu dans son amour, car contrairement à ce que l’on pense il n’y a pas de désir de savoir mais d’amour de savoir. C’est l’amour qui s’adresse au savoir. D’où la nécessité de cet amour dans le lien analytique, ce que nous désignons du nom de transfert. Et c’est ce qui permet de réconcilier l’amour avec le savoir.

Dans d’autres domaines que la psychanalyse, on sait à quel point un enfant peut s’intéresser au savoir quand entre en jeu un professeur aimable et qui devient aimé. Cela laisse parfois des traces indélébiles.

Qu’un enfant se mette à faire un transfert sur une autre personne que ses parents, n’oublions pas que, pour lui, cela peut être conflictuel quant à sa loyauté certes diminuée mais toujours conservée à ses parents. Ce n’est pas sur ce terrain que l’analyste se situera, à savoir celui de la séduction voire de la suggestion, pour emporter la confiance de l’enfant eu égard à celle qu’il vouait à ses parents.

Vous l’aurez compris, rien n’est assuré sur ce terrain du savoir, en d’autres termes ce n’est pas gagné d’avance dans la rencontre avec un enfant.

Malgré le constat qui peut être fait que l’Autre ne sait pas, ce dont l’enfant fait très tôt l’épreuve, il restera malgré tout une supposition que le savoir est dans l’Autre, et c’est pour cela que quelque chance se joue dans la rencontre psychanalytique de se rebrancher sur la question du savoir. Et j’ajouterai : à la condition que l’analyste ne cède pas à la tentation si vive avec les enfants, d’incarner cet Autre qui sait, qui explique, qui profère, qui redresse, qui enseigne.

Cet Autre, pour un enfant, et tout autant pour un adulte, ce sont aussi les livres, la télé, ou tout autre support où se glane le savoir. Nous aurons ainsi une conversation sur ce thème avec une éditrice, Marie Lallouet, qui nous parlera de la place occupée par l’éditeur, entre un auteur et les enfants lecteurs. Grace à l’idée de Pascale Fari et au soin qu’elle a apporté à la préparation de la conversation que nous aurons cet après-midi, nous aurons le plaisir de parler des livres écrits pour la jeunesse et des questions que la publication de cette littérature soulève.

Toujours à propos de livres, je voudrais vous signaler qu’une librairie est ouverte pendant cette Journée. Vous y trouverez de nombreux livres et notamment deux publications, l’une intitulée, « Ce qui opère », qui recueille les travaux d’une Journée du CPCT avec la participation de Jacques-Alain Miller, et l’autre, qui est sortie, cette année avant l’été, sous le titre : « L’inconscient éclair ».